• Une charogne

    "Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
          Ce beau matin d'été si doux:
    Au détour d'un sentier une charogne infâme
          Sur un lit semé de cailloux,

    Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
          Brûlante et suant les poisons,
    Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
          Son ventre plein d'exhalaisons.

    La soleil rayonnait sur cette pourriture,
          Comme afin de la cuire à point,
    Et de la rendre au centuple à la grande Nature
          Tout ce qu'ensemble elle avait joint;

    Et le ciel regardait la carcasse superbe
          Comme une fleur s'épanouir.
    La puanteur était si forte, que sur l'herbe
          Vous crûtes vous évanouir.

    Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
          D'où sortaient de noirs bataillons
    De larves , qui coulaient comme un épais liquide
          Le long de ces vivants haillons.

    Tout cela descendait, montait comme une vague
          Ou s'élançait en pétillant;
    On eût dit que le corps, enflé d'une souffle vague,
          Vivait en se multipliant.

    Et ce monde rendait une étrange musique,
          Comme l'eau courante et le vent,
    Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
          Agite et tourne dans son van.

    Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
          Une ébauche lente à venir,
    Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
          Seulement par le souvenir.

    Derrière les rochers une chienne inquiète
          Nous regardait d'un oeil fâché,
    Epiant le moment de reprendre au squelette
          Le morceau qu'elle avait lâché.

    Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
          A cette horrible infection,
    Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
          Vous, mon ange et ma passion!

    Oui!telle vous serez, ô la reine des grâces,
          Après les derniers sacrements,
    Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
          Moisir parmis les ossements.

    Alors, ô ma beauté!dites à la vermine
          Que vous mangera de baisers,
    Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
          Des mes amours décomposés!"


                                        Charles Baudelaire


  • Commentaires

    1
    ReveK
    Mardi 12 Juillet 2005 à 21:35
    Jolie fleur ;)
    et quel poème ! Je me suis toujours demandé le sourire que devait avoir le Maître en écrivant ce poème...
    2
    avina
    Mercredi 13 Juillet 2005 à 09:08
    ReveK
    Surement un sourire de satisfaction, tu ne crois pas? Ou peut être un sourire sadique , après tout.^^Bisous en passant ReveK
    3
    Lundi 18 Juillet 2005 à 11:46
    L'ivresse de ce soir :)
    " Alors, ô ma beauté! dites à la vermine Que vous mangera de baisers, Que j'ai gardé la forme et l'essence divine Des mes amours décomposés!" J'ai tout gardé. Merci pour cette ivresse.
    4
    avina
    Jeudi 21 Juillet 2005 à 22:10
    chiron
    L'ivresse de ton soir, contente d'avoir pu t'en procurer une. comme ce poeme me la procure a chaque lecture. bonne soirée
    5
    who could it be .
    Jeudi 28 Juillet 2005 à 22:34
    la soeur
    a bientôt. te donnerais de mes nouvelles . Fang.
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